AGAPE
M à j : 12 avril 2026
Les Grecs anciens définissaient l’amour par des mots différents. Ils distinguaient l’amour familial, l’amour éros, la loyauté entre amis, l’amour de Dieu, l’agape (l’amour inconditionnel), et peut-être d’autres encore ?
L’agape me pose clairement un problème conceptuel que je vais tenter de résumer.
D’une part il y a l’approche de la langue française qui se contente d’un seul mot « amour » pour englober beaucoup de ces distinctions subtiles. Cela n’aide pas à y voir clair.
D’autre part, quand on sépare chaque concept, il y a au moins deux courants de pensée contradictoires que j’ai identifiés :
Le premier point de vue considère que l’agape (l’amour inconditionnel) est une sorte de panacée aux maux du monde, dans le sens où c’est un état d’être supérieur (les adeptes du New âge ou de la métaphysique quantique aiment parler de vibrations élevées). Plus on serait nombreux à atteindre cet état, plus la société serait apaisée, bienveillante, non jugeante, non discriminante, détachée des caprices d’un ego possessif obnubilé par l’amour « eros » et les frustrations qui en découlent, puis aux actes agressifs qui en résultent.
Le deuxième point de vue considère que le but d’atteindre l’état d’agape est une imposture de l’ego spirituel, dans le sens où tant qu’on est identifié à notre ego, « aimer inconditionnellement » est non seulement impossible (fantasme d’être plus éveillé qu’on ne l’est, déni de notre réalité), mais dangereux : on risquerait de se mettre à aimer nos bourreaux, à adorer ce et ceux qui n’ont pas de raison de recevoir nos faveurs, et on s’enfermerait soi-même dans une prison dans laquelle aucun acte juste ne peut être posé. Ce serait s’enchaîner soi-même dans une cellule aux murs peints de pseudo unité cosmique. Cette pseudo unité étant une vue du mental, du petit moi, elle ne serait pas synonyme d’émancipation mais de conditionnement moutonnier. Le conditionnement moutonnier conduit à la guerre et à l’esclavage.
Pour pallier à cela, ce deuxième point de vue propose de s’en tenir à la notion de respect.
Je prends au sérieux les deux points de vue : ne pas nier l’éventualité d’une étape supérieure de l’évolution de notre conscience, de notre cœur, tout en restant humble, ici et maintenant en composant avec notre réalité plutôt qu’en la sublimant en fantasmes flatteurs sources d’équivoques.
Mais qu’en est-il du respect ?
Le respect ne découle pas d’une intimidation. Comme la confiance, le respect se mérite au vu des actes posés, et de l’intégrité de ces actes (l’absence d’actes contraires en cachette). Il ne peut donc pas être inconditionnel. Mais s’il est conditionnel, qui est légitime pour arbitrer ?
Est-ce respecter quelqu’un que de le laisser se suicider, fumer, mal manger, regarder le journal télévisé, s’endoctriner dans une institution religieuse culpabilisante, croire aux mythe de l’énergie nucléaire ou pétrolière propre, ou autres pentes savonnées ?
Autrement dit, même le respect est une notion complexe, car touchant aux limites de la liberté, de la souveraineté de chacun, aux tentations de contrôle, d’intimidation (dans le cas de la Loi imposée par les forces de l’ordre, dans le cas du silence imposé par des élèves menaçant dans une cour de récréation ou par un parent autoritariste, etc).
Je n’ai pas de réponse, sinon l’invitation à observer sans juger, nos propres penchants et comportements.
Quant à la marge de manœuvre moins philo et plus terre à terre, il y a ce qui touche à l’estime de soi-même.
« Nous aimer » consiste peut‑être simplement à lâcher ce que l’on déteste ; car vouloir aimer à tout prix peut conduire au narcissisme ou à la souffrance (syndrome de Stockholm) .
Pour arriver à cesser de se détester (si tel est le cas), il est parfois plus simple de commencer par cesser de détester ce/ceux qui nous entoure(nt), puis par nous inclure dans ce regard porté sur le monde : si on peut s’émerveiller de tout, on peut s’émerveiller de nous.
Une vision matérialiste nous amènerait à penser que l’amour est une ressource extérieure à acquérir, ou bien que nous en aurions une certaine quantité disponible. L’amour est probablement hors d’atteinte de nos concepts.
Sommes-nous avec l’envie de vivre (ou juste la peur de mourir) ?
Nous ne sommes pas propriétaire de l’amour, mais nous pouvons être plus ou moins sincère avec nos ressentis.
Savons-nous distinguer amour et attachement à des personnes ?
Agissons-nous en fonction de nos sentiments envers autrui -qui dirige notre vie dans ce cas ?
Sommes-nous addicts à un sentiment mielleux qui nous aide à fuir un sentiment existentiel désagréable par ailleurs ?
Si tel est le cas, sommes nous des drogués d’amour qui procrastinons à soigner ce qui doit l’être dans notre vie ?
Nos réflexes d’attachement (non plus au sens psychologique, mais physiologique) servaient probablement à ne pas tomber, lorsque nous étions bébés, transportés de la hauteur de nos parents, ou de la hauteur d’un arbre. Ensuite on apprend à sauter (donc à lâcher).
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- S’endurcir par n’importe quel moyen serait-il la clef d’une vie réussie (le mythe de la violence qui rendrait fort.e) ?
Pas vraiment. La violence va réduire la santé et la sensibilité.
Certes on a besoin de renforcer le corps, et de mûrir dans sa tête. Lutter physiquement, et faire des efforts de volonté, nous renforcent.
Oui, mais à condition que ce ne soit pas au détriment de la vie, que l’on développe notre bienveillance en même temps que nos aptitudes, avec le repos, une alimentation et un souffle adaptés, avec beaucoup de respect de la vie, de soi, d’autrui.
L’amour, dans ce livre, ne se réfère pas aux jeux de dominations économique, affective, sexuelle, professionnelle… tentant parfois de masquer un vide existentiel.
« vivant » ne se réfère pas à l’expression « bon vivant », mais veut dire relié au plus authentique en nous-mêmes.
« amour » se réfère au niveau d’amour inconditionnel juste pour nous au moment présent, au lâcher prise d’avec les approbations et reproches permanents proposés par le mental. Le niveau « juste pour nous » veut dire qu’il est absurde d’aimer nos bourreaux.
Ne pas détester est bon pour la santé ; mais ne pas détester ne veut pas dire aimer à tort et à travers.
Enfin, s’il existe réellement un amour inconditionnel au dessus de tout ce que je connais, je le découvrirai en tant voulu (lorsque mon ego, mon mental évolueront ?).
En attendant, je trouve plus sain de parler de juste estime de soi et de relations judicieuses avec les autres.
